Mon cri pour la relève
- Éric Mateu-Huon

- 24 mars
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 mars
Ce matin, un collègue enseignant m’a lancé avec un humour un peu grinçant :
« Toi, tu es vendu à l’IA. Tu fais des conférences là-dessus. Tu ne vas pas mordre la main qui te nourrit… »
Je n’ai pas retenu cette phrase pour sa dureté.
Je l’ai retenue parce qu’elle dit quelque chose de notre époque : dès qu’on essaie de penser l’intelligence artificielle avec nuance, la suspicion n’est jamais loin.
Or le vrai sujet est ailleurs.
Je n’écris pas ce texte pour suivre l’époque.
Je l’écris parce qu’il y a des moments où le silence ressemble à une démission.
Nous vivons l’un de ces moments.
Partout, l’intelligence artificielle fascine. Elle promet d’aller plus vite, de répondre plus vite, de produire plus vite. Elle impressionne, elle séduit, elle simplifie. Mais au milieu de cette accélération, une question plus grave me poursuit : que reste-t-il d’une société lorsqu’elle transmet de moins en moins ce qui permet de devenir humainement solide ?
C’est cette question qui me tient.
Quand on relit Le Livre des métiers d’Étienne Boileau, rédigé à Paris il y a près de huit siècles, on comprend une chose essentielle : un métier n’a jamais tenu seulement à ses outils. Il tenait par un apprentissage, par une exigence, par une discipline du regard, par un passage de relais. Quelqu’un apprenait à un autre non seulement à faire, mais à voir. Non seulement à répéter, mais à discerner.
Au fond, une civilisation tient ainsi.
Elle tient parce qu’elle transmet plus qu’une efficacité. Elle transmet une manière d’habiter le monde. C’est cela que je refuse de voir s’effriter.
Ce qui m’inquiète aujourd’hui, ce n’est pas la technique, ce n'est pas l'outil. L’humanité a toujours avancé avec des inventions nouvelles. Ce qui m’inquiète, c’est notre possible oubli de l’essentiel.
À force de valoriser ce qui répond, nous pourrions finir par négliger ce qui forme. À force d’admirer ce qui assiste, nous pourrions cesser d’exiger ce qui élève. À force de vouloir gagner du temps, nous pourrions perdre ce qui, justement, demande du temps : la maturité, le discernement, la construction intérieure.
Car il y a des choses qu’aucune époque ne devrait sous-traiter.
Apprendre à juger.
Apprendre à douter.
Apprendre à reconnaître une limite.
Apprendre à soutenir un effort.
Apprendre à ne pas confondre aisance et profondeur.
Apprendre à demeurer libre devant ce qui impressionne.
Ce sont ces choses-là qui m’importent.
C’est pour cela que j’ai créé Socrate.quebec : pour continuer, dans une époque fascinée par les réponses rapides, à comprendre en questionnant.
J’y défends, à ma manière, une idée simple : une société qui ne prend plus au sérieux la transmission prépare des générations techniquement équipées, mais intérieurement désarmées.
Et je refuse cela.
J’enseigne à des jeunes brillants. Je vois leur intelligence, leur énergie, leur sensibilité, leur désir de trouver leur place dans un monde qui bouge vite, trop vite. Ce que je refuse, c’est qu’on leur fasse croire que l’avenir se résumera à l’habileté de manipuler des systèmes toujours plus puissants. Ce serait leur donner beaucoup, tout en leur laissant manquer l’essentiel.
Parce qu’au fond, la grande question ne sera pas seulement : « Que sait faire la machine ? »
La vraie question sera : « Que restera-t-il en nous, si nous cessons d’apprendre ce qui donne du poids à un jugement, de la tenue à une décision, de la dignité à une action ? »
Je ne fais pas cela d’abord pour moi.
J’ai déjà traversé plusieurs mondes professionnels. J’ai vu d’autres promesses, d’autres engouements, d’autres certitudes. Le recul ne donne pas toujours des réponses, mais il apprend au moins ceci : une époque se juge moins à la puissance de ses moyens qu’à la qualité de ce qu’elle choisit encore de transmettre.
Mes étudiants, eux, commencent à peine leur chemin. C'est d'abord pour eux que j'écris aujourd'hui.
Alors oui, ce texte est un cri.
Pas un cri contre le progrès. Un cri contre l’amnésie.
Un cri pour la relève. Un cri pour la transmission. Un cri pour cette part lente, exigeante, irremplaçable de la formation humaine que rien ne devrait rendre secondaire.
Mais ce cri n’est pas un cri de désespoir.
Il vient aussi d’une espérance.
Je crois encore que nous pouvons traverser cette époque sans nous y perdre.
Je crois encore qu’il est possible d’adopter de nouvelles puissances sans abandonner ce qui fonde une présence humaine digne.
Je crois encore qu’une société peut choisir de former des esprits solides plutôt que de simplement distribuer des facilités.
Et si je prends la parole, au fond, c’est pour une seule raison : je ne veux pas que la relève entre dans l’avenir entourée de réponses, mais privée de repères.
Je veux qu’elle y entre debout. Avec du discernement. Avec de l’exigence. Avec une liberté intérieure que rien ne pourra automatiser.
Oui, je fais des conférences sur l’IA. Et c’est justement par conviction : pour clarifier ce qu’elle transforme dans le travail réel, les compétences et le jugement.
Car ce que nous transmettrons aujourd’hui ne dira pas seulement quel avenir ils auront.
Cela dira aussi quel genre d’humanité nous aurons choisi de leur laisser.

Transparence :
Image générée par l’IA.
Texte pensé et écrit par un humain, puis relu avec l’IA.
@ 2026 Éric Mateu-Huon.
À l’ère de l’instantané, je choisis encore le temps long de l’écriture. Merci d’avoir pris ce temps. Éric 🙏
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